17/02/2010

UN MONDE DE SPECIALISTES ?

                     

 

Notre société occidentale est fière, à juste titre, de ses avancées technologiques, de son savoir. Il faudrait peut-être plutôt parler de « ses savoirs », car encore jamais, dans l’histoire de l’humanité, nous n’avons eu autant de spécialistes, dans toutes sortes de disciplines. C’est, en effet, une caractéristique de l’évolution de la connaissance scientifique, que cette dernière se ramifie indéfiniment, au cours du temps. Les « sciences modernes » sont nées au 15ème siècle. Des inventions comme la lunette astronomique et le microscope, ont permis à l’être humain d’étendre son champ de vision bien au-delà de ce qu’il aurait pu connaître normalement, de par sa constitution physique normale. Cette révolution amorcée dans la recherche de la connaissance a, au fil du temps, aussi changé les mentalités, le niveau de conscience des chercheurs. Nous savons que l’approche scientifique d’un Paracelse, d’un Léonard de Vinci, d’un Galilée était encore bien différente de celle des scientifiques contemporains. Science et religion étaient sinon liées, au moins apparentées. Les chercheurs à cette époque concevaient l’univers et ses lois tributaires d’un Dieu, d’une puissance spirituelle transcendante. La recherche scientifique consistait à découvrir la sagesse que Dieu a mise  au sein de la nature. « Découvrir » les lois de la nature, consistait à constater l’infinie sagesse, l’infinie puissance, l’infinie bonté du Créateur. En ces temps d’éveil à la diversité dans la nature,, les savants étaient encore des « croyants », pas forcément dans un strict cadre de religiosité imposée, mais à travers une « intelligence raisonnée ». Un Giordano Bruno n’a pas fini sur un bûcher parce qu’il aurait été athée, mais parce que sa vision du monde n’était pas celle imposée par l’église catholique romaine.

      Ce n’est qu’au cours du 19ème siècle que certains scientifiques ont suivi à la lettre le principe cher à E. Kant selon lequel science et foi n’étaient point conciliables. Voltaire qui n’était pas un ami du clergé et qui était d’esprit très critique, aimait bien évoquer « le grand horloger » quand il parlait de Dieu. Il est curieux de devoir constater, qu’à partir du moment, où grâce aux inventions techniques, les chercheurs commencent à sonder de plus en plus la matière, leur foi religieuse est reléguée au second plan et leurs certitudes vont se fonder davantage sur l’immédiat, le tangible, le mesurable. Aujourd’hui beaucoup de savants se disent athées, d’autres se disent agnostiques. Une minorité évoque son attachement à une religion relevant souvent d’une tradition familiale. Il faut peut-être aussi souligner qu’aujourd’hui, parmi les savants qui affichent leur appartenance à leur foi, il y a beaucoup de musulmans, de juifs, de bouddhistes et d’autres religions orientales. Apparemment leurs connaissances scientifiques ne les empêchent pas d’avoir une foi, une croyance. Pourquoi ?  Faut-il en conclure que le christianisme, à travers  ses diverses organisations, ne présente pas assez de poids, de crédibilité, face aux exigences de la science ? Ou bien le christianisme doit-il se réformer pour être à la hauteur des exigences de notre temps ? Le christianisme peut-il apporter un savoir adapté au niveau de conscience des gens d’aujourd’hui ? Un livre très intéressant aborde ces questions : L’anthroposophie et l’avenir du christianisme du Dr. H.E. Lauer, qui vient d’être réédité aux éditions Pic de la Mirandole. Cet ouvrage démontre qu’il est possible de concilier science et foi, à condition d’aborder aussi la spiritualité d’une manière méthodique et intelligente.

      A mesure que les sciences se sont développées, le savoir s’est multiplié à un tel point, qu’aujourd’hui nul savant ne peut se targuer de tout connaître. Chaque jour, dans le monde entier, paraîssent de nouvelles publications scientifiques. Autrefois, quelques grands savants étaient des génies d’une grande universalité. Nous savons tous que Léonard de Vinci était non seulement un immense peintre, mais aussi un visionnaire, un « Jules Verne » de son temps qui a « inventé sur le papier » bien des engins dont nous faisons aujourd’hui usage…Au 19ème siècle encore, Goethe était non seulement un grand poète, immense dramaturge, mais aussi un savant extraordinaire : il suffit de visiter sa demeure à Weimar, pour constater que ce grand homme était aussi un chercheur et collectionneur passionné dans une multitude de domaines.

      Aujourd’hui l’immense savoir disponible est « segmenté » en une multitude de spécialités. Encore jamais, dans l’histoire de l’humanité, il n’y a eu autant de « spécialistes » de toutes sortes et bien souvent, il faut avoir recours à un dictionnaire spécialisé, pour savoir « qui » est spécialiste de « quoi » ! Le domaine de la médecine d’aujourd’hui en offre un exemple éloquent. Le revers de la médaille, c’est qu’il existe de moins en moins de « généralistes » ! Et ce phénomène est tout à fait caractéristique des limites de la « modernité ». Le monde scientifique actuel s’est tellement dispersé en une multitude de disciplines, que tout le monde, en définitive, s’y perd. Il n’existe plus « un » responsable, mais une pléthore de responsables dont la part de responsabilité individuelle, en définitive, est tellement partielle, qu’elle se dissout dans l’ensemble…Il suffit de suivre la marche de certains procès pour s’en convaincre !

       Il serait, certes, vain et déraisonnable de vouloir revenir en arrière. On n’arrête par la marche du temps. Mais peut-être serait-il utile, de temps en temps, de s’arrêter et de réfléchir. Prendre du recul par rapport à la société où nous vivons, pour voir d’un oeil critique, les dérives de notre société. A force de se laisser entraîner par une dynamique du progrès, où l’individu doit s’effacer devant les critères de rentabilité, de course au profit, de concurrence impitoyable dans tous les domaines, notre société court le risque d’y perdre son âme. A quoi sert le progrès s’il est factice, s’il perd sa raison d’être : être vraiment au service de l’individualité humaine ?

        Les émissions télévisées sont le reflet de notre société, dans ce qu’elle a de meilleur et de pire.  Là, comme dans d’autres domaines, il y a des luttes d’influences, de pouvoir, d’opinion. Tout cela est « normal »  et ne présente pas de grands dangers pour la société…tant que les gens restent éveillés et vigilants…Le sont-ils ? Veulent-ils l’être ?

         Il existe certes, nombre d’émissions intéressantes où les opinions s’affrontent, où les idées circulent et il est souhaitable qu’un grand nombre de téléspectateurs suivent ces débats très instructifs, à plus d’un titre. La valeur des émissions tient essentiellement au niveau des débats, donc des personnalités en présence. Qu’il y ait, selon les thèmes abordés, des spécialistes en la matière, est gage de sérieux et de professionnalisme. Une émission qui incite à la réflexion personnelle est toujours bonne. Mais là encore, il faudrait « mesure garder ». Pourquoi exclusivement des spécialistes de telle ou telle discipline, qui ont écrit tel ou tel livre ?… Pourquoi souvent les mêmes « spécialistes » que l’on retrouve régulièrement dans diverses émissions, sur diverses chaînes ? Des spécialistes attitrés ?  Faut-il en conclure que toute autre personne instruite, intéressée par le sujet, n’aurait droit, à aucun titre, de participer au débat ? Une personnalité douée d’intelligence et de bon sens, n’aurait-elle rien à ajouter au débat ? La spécialisation et la commercialisation à outrance dans notre société produit souvent des phénomènes qui frisent le ridicule.

          Ce qui manque aujourd’hui dans notre société, c’est peut-être moins des spécialistes de diverses disciplines que des personnalités soucieuses du bien-être humain. Dans cette optique, l’approche sociale se conjugue sous divers aspects : sanitaire, économique, culturelle, politique…Il faut redonner à l’individualité humaine sa place centrale. Chaque être humain a sa vie, ses rêves, ses ambitions, sa créativité. Le meilleur « spécialiste de ma vie », c’est finalement moi-même. Les autres, certes, peuvent éventuellement m’accompagner, me guider, mais c’est à moi de trouver en moi l’énergie, la volonté, de donner du « sens » à ma vie. La liberté est essentielle pour tout individu et toute ingérence dans ce domaine, même celle d’un « spécialiste », serait une entrave. Ma valeur personnelle, mes talents, ma créativité, moi seule peut vraiment la connaître. Là encore, un spécialiste ne peut remplacer la démarche, la volonté personnelle. Si je veux me « réaliser » pour être heureux dans ma vie, comment cela serait-il possible sinon par moi-même ? C’est bien d’avoirs des spécialistes dans diverses disciplines de la vie, mais l’expérience de vie, la sagesse, le bon sens, l’imagination créatrice, la recherche d’un idéal, tout ce qui donne sens à ma vie, puis-je l’acquérir par d’autres ? Ma vie n’appartient qu’à moi et si j’en abandonne des composantes à d’autres, je risque aussi de perdre ma liberté et mes rêves…La vie personnelle est une affaire trop importante pour être confiée au spécialiste, fut-il hautement diplômé ! A moi de faire confiance à ma propre réflexion, d’ouvrir ma conscience à mes propres exigences, pour vraiment devenir mon propre « spécialiste de ma vie ! »        

30/11/2009

UN CHRISTIANISME POUR LE 21EME SIECLE.

    

 

 

L’aube du 21ème siècle est marquée par un affrontement constant entre deux tendances fondamentales : le matérialisme scientifique athée et la religiosité qui s’appuie sur la croyance qui se conjugue sous diverses formes, allant de la simple tradition religieuse familiale, jusqu’aux rigorismes, dogmatismes et intégrismes divers. Au niveau national, l’Etat s’efforce de canaliser et de maîtriser ces forces diversifiées, en les coiffant d’un dénominateur qui se voudrait commun, pour arriver à une vie sociale apaisée : le principe de laïcité. Au nom de cet accord social librement accepté, ce consensus, le religieux reste du domaine privé et ne doit avoir de prise sur les autres activités sociales. On sait néanmoins qu’entre la théorie et la pratique il existe des obstacles non négligeables et des conflits multiples nous le démontrent à souhait.

        L’affrontement répété entre « la science et la foi » a été souvent évoqué et des noms tels Galilée, Giordano Bruno et bien d’autres évoquent les excès de l’inquisition et des marques d’un pouvoir de l’église romaine plus soucieuse de ses pouvoirs que de la vérité et de l’amour du prochain. A un moment où des religions telles que l’islam ou le bouddhisme ont de plus en plus d’influence dans le monde, on peut se poser la question de savoir si le christianisme garde une importance ou s’il est appelé à se réduire peu à peu comme une peau de chagrin. A quoi tient cette crise évidente au sein de la mouvance chrétienne ? Le matérialisme attaché à l’idée de science, d’activité scientifique aurait-il aujourd’hui plus de poids, d’arguments que ce que peut offrir le christianisme ?

       La spiritualité chrétienne, telle qu’elle est proposée par les églises, n’aurait-elle aucun impact sur l’être humain ? Serait-elle une pure spéculation sur la peur de l’homme qui ne peut se résoudre à l’idée de devoir mourir ? Une espérance insensée d’immortalité ? Le débat serait bien plus simple si on savait qu’il existe un « au-delà », une autre dimension hors du simple champ matériel, physique…La religion chrétienne, telle que nous la connaissons, est-elle capable de nous donner une certitude à ce sujet ? Il faut croire que non, étant donné que les églises sont de plus en plus désertées et que les vocations sacerdotales sont devenues rares. Alors la question se pose :

Les églises d’obédiences chrétiennes auraient-elles faillies à leur mission première : « allez enseigner tous les peuples… » ou cet enseignement serait-il insuffisant, tronqué, dépassé ?

       L’histoire de l’Eglise associée étroitement à celle du christianisme, a connu bien des vicissitudes, des rebondissements, des drames, parce que les intérêts séculiers personnels l’emportaient souvent sur le spirituel et le souci de vérité. Mais nous savons que c’est le propre de toute organisation humaine. L’église cependant s’est toujours définie comme étant celle qui est portée par l’Esprit Saint et comme telle, est la seule habilitée à répandre dans le monde le message christique. Cette revendication est associée à sa fonction de directrice de la conscience humaine : elle définit ce qu’il « faut croire » pour être « chrétien ». Le « credo » de l’église devient article de foi. Cette conception du christianisme a prévalu jusqu’à nos jours. Elle a pris sa source à une époque où seul le clergé et certains souverains savaient lire et écrire. Les siècles ont passé et dès le 16ème siècle, la « science » a peu à peu émergé, apportant ses méthodes d’investigations intelligentes et cadrées, qui ont bientôt impressionné et marqué un nombre de plus en plus importants d’hommes et de femmes.

         Cette nouvelle manière « scientifique » de penser, s’est rapidement démarquée d’une pensée fondée uniquement sur la croyance, la foi...D’autant plus que la foi était souvent encombrée d’un grand lot de superstitions et de fantasmes.

Aujourd’hui subsiste encore ce clivage entre « science exacte » et simple « croyance ». Le grand drame, de nos jours, c’est que le vrai scientifique, est condamné, raisonnablement, à être un athée ou à la limite un agnostique.

Le « croyant »,  confiné dans son rôle d’endosser des « certitudes qui ne sont point démontrables », est en fait un être divisé, schizophrène : dans la vie quotidienne il est obligé de vivre dans un monde où la science matérialiste est triomphante, omniprésente, et dont il profite à chaque instant, et d’autre part de porter en son fort intérieur une conviction qui n’appartient qu’à lui et qu’il ne peut démontrer.

         Aujourd’hui où l’on prône le savoir, où la connaissance ouvre la porte sur toutes les disciplines, l’individu éprouve de plus en plus de difficultés à croire : il veut savoir ! Le contenu de la foi est-il condamné à rester une pure conviction personnelle, sans fondement ? D’aucuns l’affirment, peut-être avec raison, d’après l’adage « le cœur a ses raisons que la raison ignore »…A l’ère du triomphe de la connaissance scientifique, une autre voie vers le christianisme est-elle possible, susceptible de donner aux croyances religieuses une connotation plus méthodique, plus structurée, plus crédible pour un esprit entraîné à la rigueur scientifique ?

         Oui, il existe une autre vision du christianisme qui a été proposée par le grand philosophe, penseur visionnaire autrichien Rudolf Steiner (1861-1925). En replaçant le Christ dans son contexte cosmique, en retraçant l’activité créatrice du Logos, du Verbe dont parle l’évangile de St.Jean, en soulignant son rôle dans l’évolution terrestre et l’évolution humaine, en analysant sous quels aspects le Christ peut se définir comme étant « l’alpha et l’oméga » de l’évolution, Rudolf Steiner trace un tableau grandiose du contenu du christianisme. En inaugurant l’anthroposophie, la science spirituelle, il propose un chemin d’initiation pour faire l’expérience de l’existence véritable du monde spirituel. Il prouve que l’on peut concilier la rigueur scientifique et la foi religieuse, si on s’y prend avec la méthode adéquate et les bons outils. Il devient alors évident que le matériel et le spirituel sont les deux côtés d’une même médaille et que l’on ne saurait s’attarder sur l’un des aspects sans en ajouter l’autre, car c’est en définitive l’addition des deux qui donnent l’image exacte de la chose ou de l’évènement. Dans un tel cadrage, le Christ prend une autre dimension : l’humble homme de Nazareth appelé Jésus et le Christ cosmique analysés séparément ne peuvent refléter la réalité, la vérité. Il faut arriver à concilier les deux dimensions pour donner du sens à ce grand mystère.  L’approche de Rudolf Steiner amène à une connaissance approfondie et nouvelle du Christ et de l’impulsion christique.

Elle propose une voie qui loin d’annihiler la foi, lui donne un fondement véritable.

        Un livre fondamental, « L’Anthroposophie et l’avenir du Christianisme » vient d’être réédité. Il analyse avec précision les possibilités qu’offre l’enseignement de Rudolf Steiner, pour arriver à une connaissance du christianisme adaptée à notre temps. Cet ouvrage vraiment magistral a été écrit par le Dr.H.E. Lauer, qui avait encore connu personnellement l’initiateur de l’anthroposophie et avait été un de ses élèves. « L’Anthroposophie et l’avenir du Christianisme » vient d’être réédité par la librairie et maison d’édition Pic de la Mirandole. On peut le commander sur internet.

  

         

30/10/2009

LES SUICIDES DANS LE MONDE DU TRAVAIL: UNE DERIVE GRAVE DANS NOTRE SOCIETE...

                    

 

 Les suicidés de  France-Télécom, de Renault et d’autres entreprises  ont relancé dans les médias une polémique qui dure depuis des années. Une économie axée de plus en plus sur la course au profit, sur la rentabilité maximum exigée par des actionnaires imperméables à toute considération humaine, pousse un nombre croissant de travailleurs, d’employés, de cadres, au suicide. Les conditions du monde du travail sont devenues dans certaines entreprises tellement insupportables et inhumaines, que les suicides se multiplient… Certes, le suicide a toujours existé dans la société et était imputable à des causes diverses : conflits familiaux, séparations, infidélité et trahison, maladie jugée incurable ou encore pour faillite, endettement excessif, déshonneur. Le suicide  pour cause professionnelle était plus rare. Il est devenu aujourd’hui le symptôme d’un monde du travail devenu un lieu de conflits et de souffrances. Comment en est-on arrivé là ?

       Dans la vie  normale  chaque être humain considère sa vie comme ce qu’il a de plus précieux. Que ne fait-on pour conserver sa santé afin de prolonger, autant que faire se peut, sa vie ?  Alors comment est-il concevable de préférer renoncer à sa vie ? Quel est l’état psychologique de l’être humain qui préfère  mourir ? Nous savons, par des témoignages écrits de certains suicidés, que ces derniers étaient au bout de leurs forces physiques et psychologiques. Ils se sentaient seuls, abandonnés, trahis. Cela leur enlevaient  tout goût à la vie.

   On peut imaginer qu’il faut une motivation forte pour pousser un être humain à se soustraire à la vie. 

   Le suicide dans le cadre de la vie sociale professionnelle est de toute autre nature. Il a pour cause un management spécifique instauré au niveau le plus élevé de la direction, pour installer un climat constant de « challenge », de rivalité, de compétitions ininterrompues où chaque individu doit « être plus performant que l’autre ». Les perversions n’ont dès lors plus de limites : surveillance constante des performances, notation et contrôle permanent des résultats, rappels à l’ordre à la moindre faute…Là où autrefois on encourageait l’esprit d’équipe selon l’adage « l’union fait la force » , on engage des « coachs » qui incitent chaque individu à prouver aux autres qu’il est le plus fort, qu’il répond le mieux à « l’image de l’entreprise ». Tout maillon faible de l’équipe est vite condamné à être éliminé, parfois malheureusement avec  l’approbation des autres participants. Seuls comptent  les résultats à atteindre, tel que les décrètent les supérieurs. L’organisation est pyramidale : tout en haut des propriétaires et actionnaires, tout en bas les ouvriers, employés et entre les deux des cadres dont on a fixé en haut lieu les objectifs et qui sont, comme le reste du personnel, soumis aux mêmes pressions constantes. Toute une organisation axée uniquement sur la rentabilité maximum de l’entreprise, des bénéfices censés augmenter de manière spectaculaire pour contenter les actionnaires. Cette forme d’économie « à l’américaine » présente toutes les caractéristiques de l’inhumanité. L’idée de la libre concurrence s’est pervertie à n’être plus qu’une mise en rivalité constante de chaque individualité contre l’autre. Plus de solidarité, plus de sentiments humains, plus de considération d’ordre humain, voilà le triste état conduisant aux multiples souffrances, brimades, échecs, sur le lieu du travail. Comment un être humain saurait-il vivre à la longue dans un milieu où il ne rencontre qu’inhumanité constante ? Devant de telles dérives, point n’est besoin de se poser la question : le suicide, pourquoi ? Toutes les conditions hostiles à l’être humain sont évidentes, reste à savoir comment y remédier…Ce qui est consternant et totalement insupportable, c’est le fait que souvent les victimes d’un tel monde du travail sont, pour une part,  parfois aussi responsables de cet état de fait, par leur passivité en face d’injustices, leurs lâchetés lors de confrontations, leur participation volontaire ou involontaire à des agissements inhumains encouragés par leurs supérieurs. Chacun croit pouvoir sauver son propre emploi en participant à ce jeu de massacre…jusqu’au jour où il sera lui-même  la victime.  

     Bien des suicides auraient peut-être pu être évités  si des mains secourables s’étaient tendues, des paroles de consolation dites, un  geste de solidarité donné,  montrer à l’autre qu’il n’est pas seul...Et là se révèle une carence extrêmement grave dans notre société : notre société matérialiste est devenu tellement égoïste, qu’elle ne perçoit plus celui ou celle qui vit à sa portée et qui souffre. Au lieu de vivre « humainement » dans notre société, de partager la souffrance des autres, nous nous contentons de déléguer nos responsabilités à des « spécialistes ». Pour toutes les difficultés d’ordre psychologique, il est plus aisé de faire appel à des psychologues et des psychiatres, que de s’engager dans une solidarité confraternelle. Une société du « chacun pour soi » devient un enfer quand le malheur nous touche.

 Certains individus résistent mieux aux agressions évoquées. Ils possèdent une force intérieure capable d’endurer des épreuves, souvent sur une longue durée.

   Pour analyser ces forces intérieures capables d’être un antidote au suicide, il faut essayer de comprendre ce qui donne à chaque individualité le prix de sa propre existence.  Toute individualité « existe » en fait sous deux visions différentes, mais complémentaires : celle que l’être humain porte sur lui-même et celle que les autres portent sur lui.

   La vision personnelle revient à une sorte d’introspection : mes qualités, mes défauts, mes aptitudes, mes espoirs, mes réussites, mes échecs, ma projection sur l’avenir. Selon mon humeur, mon état psychologique, ce bilan sera positif ou négatif. Si je m’enferme dans le négatif absolu, je m’ouvre à la névrose, à la dépression. Le regard que me porte les autres, est tout aussi aléatoire. Il peut être valorisant ou destructeur. Si j’y attache trop d’importance cela peut me remettre debout ou me détruire. Mais comment  saurait-on, sur le seul aspect extérieur de mon apparence, porter un jugement valable de ce que je suis en mon fort intérieur ? Finalement je suis seul à pouvoir juger mes capacités d’être humain. Une fois que je suis capable de me distancer du jugement des autres, je me découvre plus fort et plus libre. Si je découvre les richesses véritables qui sont en moi, je ne suis plus tributaire  de ceux qui s’arrogent le droit de porter un jugement sur moi, je deviens donc moins vulnérable.

  Parfois on peut observer, comme nous l’avons évoqué plus haut, que certains individus résistent mieux aux épreuves de la vie que d’autres. Pourquoi ?  S’agit-il « d’inconscients » ? Peut-être. Mais ne pourrait-il s’agir aussi d’êtres  « plus conscients » que d’autres et qui trouvent en eux des ressources  que d’autres ne possèdent pas ?

   Nous savons qu’à toutes les époques de l’histoire humaine, il y a eu des hommes et des femmes qui ont souffert toutes sortes d’épreuves, parfois très dures, mais qui ont continué à vivre, ont « repris le dessus » pour repartir et reprendre espoir : ils avaient en eux une force qui les aidait à surmonter toutes les difficultés de la vie. Cette force intérieure prend diverses formes : foi religieuse, foi en la vie, foi en ses idéaux, foi en la justesse de ses convictions et ses actions, foi en sa propre valeur.  En « communiant » à cette force invisible, mais réelle quant à son pouvoir, ils continuaient à « croire à la vie » et à ses possibilités infinies. L’avenir restait ouvert sur des lendemains plus prometteurs et le miracle de la vie signifiait que tout était encore possible. Ils vivaient sous l’idée maîtresse « aide-toi et le ciel t’aidera »…Aujourd’hui, une bonne part de notre société matérialiste et technique a complètement perdu la notion d’âme humaine, de spiritualité, de transcendance. L’être est réduit à son aspect physiologique, matériel, où l’âme humaine n’est perçue que comme une résultante de divers processus chimiques, et où toute idée de transcendance du moi humain a disparu. L’être matérialiste, athée, ne trouve en lui que le néant…Il ne peut trouver  aucun point d’appui qui lui permette de se remettre debout. L’individu, dans la société égoïste contemporaine, est complètement isolé. Il n’y trouve pas la solidarité dont il a besoin pour exister, aucune fraternité, aucune empathie… Or, l’appel du vide, pour un être désespéré, abandonné par la société où il vit, l’entraîne à perdre la joie de vivre, le goût d’aimer et de partager, le désir de vivre.

    Oui, notre société est très malade et le nombre de suicides croissant chez les individus de tous âges (les jeunes en offrent une image terrifiante), de tous statuts (le suicide n’est pas le triste privilège des pauvres), est un des symptôme d’une crise sociale grave. Si nous voulons rendre la vie plus « vivable », il nous faudra mettre tout en œuvre pour  empêcher toutes ces dérives d’inhumanité dans la vie sociale.

   La société occidentale ne manque pas de moyens, de richesses de toutes natures. Au début du 20ème siècle, quand les sciences commençaient à célébrer les grandes inventions, les innovations techniques de plus en plus spectaculaires, les savants, les hommes politiques, les économistes promettaient à l’humanité, un avenir meilleur où la misère serait éradiquée et où tous les êtres humains bénéficieraient d’un bonheur parfait. On pensait que le progrès apporterait  aussi un humanisme et une morale citoyenne. La réalité nous démontre le contraire. Certes, les sciences continuent à progresser, dans un rythme sans cesse accéléré, mais la morale humaine, la véritable solidarité, semblent régresser sans cesse davantage. Les dérives de notre société génèrent de plus en plus de victimes, engendrant parallèlement aussi de plus en plus de violence.

Nous ne sortiront de cette impasse que si nous redonnons à l’être humain la place qui lui est due : le centre de toute la vie sociale. Toute vie sociale où un seul individu est abandonné, a perdu sa véritable raison d’être. L’individu n’est pas un simple rouage, remplaçable, négligeable, d’une grosse machine : il est une partie constituante et essentielle d’un tout. Sinon la société devient inhumaine et risque de disparaître toute entière.

 
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